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Vide, Vacuité, Désœuvrement, par Gérard Pelé, Enseignant à l’ENS Louis-Lumière

L’idée de vide – espace qu’on suppose n’être occupé par aucun corps – apparaît, à partir des niveaux les plus littéraux jusqu’aux plus abstraits, dans de nombreux domaines de même que dans certaines pratiques artistiques où elle se constitue parfois en « matière » principale. C’était mon point de départ pour le séminaire que j’ai dirigé à l’Institut D’Esthétique des Arts et Technologies en 2007-2008 avec la participation de scientifiques, d’esthéticiens et d’artistes, qui a abouti le 8 novembre 2008 à l’exposition Désœuvrement à la Ferme du Buisson – Scène Nationale de Marne-la-Vallée… Et finalement à ce nouveau numéro des Cahiers Louis Lumière.

Nos études d’œuvres qui ont exploré cette thématique, soit explicitement (Yves Klein), soit au travers des notions de frustration (John Cage), de vacuité (Bruce Nauman), d’abstention (Marcel Duchamp) ou de mort (James Turrell), ont fait apparaître un « lieu commun » caractérisé par l’abandon de la notion d’œuvre au sens d’opus parfait ou absolu, rejoignant en cela le point de vue de Daniel Charles : « … l’opus de la musica poetica ne serait pas à fétichiser mais à définir comme relevant de schèmes dynamiques, cinétiques ou énergétiques “concrets” ou, pour le dire avec Merleau-Ponty et Gilbert Simondon, “préobjectifs”. Susceptibles, donc, de servir de matrices, de programmes ou d’hyper- ou hypotextes à des “œuvres” non encore advenues, et de participer à des sémiotisations et esthétisations contextuelles. La tripartition de Listenius, considérée de cette façon, recoupe exactement celle des “phases processuelles” du “virtuel”, de l’ “actuel” et du “réel” chez Greimas. » Il y aurait donc un procès créatif qu’il nomme « “désœuvrement” d’avant le jaillissement de l’œuvre »… Mais il existe bien d’autres manières d’aborder cette notion.

L’exposition Vides au Centre Georges Pompidou, du 25 février au 23 mars 2008, a témoigné de son intérêt et de son actualité mais, s’agissant d’une « rétrospective des expositions vides » au sens strict, son approche était différente de la nôtre, puisque nous nous sommes efforcés de montrer au cours de ces différentes phases de recherches combien, sur un tel sujet, les significations et les opérations pouvaient varier et, surtout, proliférer. En particulier, beaucoup d’articles font la démonstration que, contrairement à ce qu’affirme Alfred Pacquement dans sa préface au catalogue, à savoir que « … l’exposition Vides redonne au cube blanc de la modernité une actualité renouvelée alors que le postmoderne semble brûler ses derniers feux », ce Saint-Graal du Modernisme dogmatique a toujours été contaminé de « matières », fussent-elles, comme celle d’Yves Klein, de « sensibilité picturale à l’état matière première… », ne serait-ce que par les inévitables scénographies destinées à « manifester » l’immatériel. À ce propos, le choix des commissaires de l’exposition est cohérent – des salles réellement vides avec seulement un cartel à l’entrée – et justifié par Laurent Le Bon comme traduisant leur refus de « l’accessoire » et du « documentaire », bien qu’il puisse paraître une solution de facilité (a contrario : John Cage affirmant qu’aucune de ses compositions ne lui avait demandé plus de travail que 4’ 33”) et, surtout, relever d’un solide sens du marketing. En effet, après avoir péniblement trouvé l’exposition qui n’est signalée ni au rez-de-chaussée ni à l’étage, le visiteur légitimement déçu par la banalité de « l’accrochage » n’a plus qu’à se rabattre sur le catalogue, et comment y résister tellement il contraste avec l’indigence de l’exposition, avec ses plus de six cents pages extrêmement documentées et illustrées… Nonobstant le prix qu’il faudra rogner sur des nourritures plus substantielles. Autant dire, comme Aristote, que « la Nature a horreur du vide ».