Auteure : Claire Dabry - Directrice de mémoire : Francine Levy et Yves Agostini
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Résumé :
Quelle est la place du cadreur sur un tournage de fiction ? En France, d'après la convention collective, le cadreur est à la fois sous les ordres du directeur de la photographie et doit suivre les directives du réalisateur. Dans la réalité des plateaux, c'est un personnage central, le point de gravité de l'équipe technique : tout le monde passe par lui à un moment ou un autre. Pourtant, on se rend compte qu'il y a très peu de cadreur en titre. Quand le réalisateur n'a pas fait le choix de cadrer lui-même son film (ce qui selon moi se rapproche du choix de jouer dans son propre film), c'est souvent la même personne qui fait à la fois la lumière et le cadre. Pour des raisons esthétiques, par choix de mise en scène, mais parfois aussi pour des raisons économiques, qui ne se justifient pas quand on pense au gain de temps que peu représenter un cadreur. En tous cas, c'est une habitude qui s'est instaurée. De nos jours, bien peu de tournages se font avec un cadreur et un chef opérateur. Sans vouloir juger du bien fondé de cette habitude, j'ai quand même essayé de voir en quoi la place du cadreur devait être défendue. En se penchant sur la condition d'interprète, on se rend compte qu'elle pourrait s'appliquer au travail de cadreur. En effet il est un médiateur entre l'auteur du film et le public : il donne corps au film. Et cet investissement dans le film va bien souvent plus loin que la simple exécution technique : le cadreur laisse le film prendre vie à travers son corps et son esprit. En tant qu'être unique et subjectif, il apporte quelque chose de personnel à l'oeuvre. Le cadreur est rarement reconnu comme étant interprète. Pourtant, on se rend compte que dans son travail habituel, il a toujours une part d'interprétation. Il est par exemple intéressant de noter qu'il entretient en général une relation de confiance avec les interprètes que sont les comédiens. Et cette relation peut aller, dans certaines scènes, jusqu'à un sentiment d'osmose, comme si le cadreur jouait avec eux. Dans sa relation à la technique, on voit aussi que le cadreur se rapproche de la mise en scène, donc d'une approche plus sensible de son métier : la maîtrise de la technique ne doit être que la base, complètement acquise, pour pouvoir se concentrer sur l'émotion qui doit passer à l'image. Enfin, en explorant la relation du cadreur à la mise en scène, on se rend compte qu'en général, les réalisateurs recherchent l'investissement du cadreur dans les émotions, le sens global du film. Ils ne lui demandent pas seulement d'exécuter les mouvements de cadre, mais le sollicitent pour des choix de découpage, lui demandent son avis sur la prise qui vient d'être tournée, ont besoin d'être rassurés quant à certains choix de mise en image et de mise en scène du film. Et c'est à travers son interprétation du film que le cadreur peut remplir toutes ces fonctions. Le cadreur a donc une part d'interprétation dans son travail. Mais que se passe-t-il quand il est reconnu comme un interprète, et qu'on lui donne une telle place dans un film ? Peut-on parler d'une direction de cadreur ? Dans les procédés de caméra subjective par exemple, l'investissement corporel et personnel du cadreur est indéniable. Comment peut-il aborder un tel travail ? Quand la caméra devient plus que le point de vue d'un personnage du film, une véritable conscience caméra, un élément moteur du récit filmique, la position du cadreur devient primordiale. Son interprétation doit être juste pour ne pas trahir le film. On trouve ce type de conscience caméra dans les films de John Cassavetes ou de Lars Von Trier. En analysant leurs films et leurs manières de travailler, on se rend compte qu'ils utilisent la part d'interprétation du cadreur, en le dirigeant comme on dirige un acteur. C'est à dire en le guidant pour trouver le juste sens du film. On a donc chez eux un exemple de direction d'un cadreur-interprète. Le fait de donner ce statut au cadreur apporte un plus au film. Le cadre participe alors activement aux émotions reçues par le spectateur. L'importance de l'image est perceptible. Et ces émotions, cette prédominance du récit filmique correspond au propos du film. On se rend alors compte qu'il est nécessaire qu'avant tout, le travail du cadreur soit en accord avec les besoins de l'oeuvre. En cela, le cadreur-interprète est nécessaire. Non pas pour qu'il fasse ses belles images, mais pour que le réalisateur donne vie à ses idées. Pour que l'art cinématographique s'enrichisse de nouvelles oeuvres.
Abstract:
What is the cameraman's position in the making of a fiction film? In France, in accordance with the "Convention Collective" (French official text), the cameraman is under the orders of the director of photography, but he must also follow the director's instructions. When it comes to the actual shooting, he is a central person : everybody needs to consult him at one point or another. However, there are very few cameramen who are entitled as such : often the director chooses to do it himself (which, in my view, is comparable to acting in one’s own film), or else the same person is in charge of both lighting and framing. This is often for aesthetic reasons, depending on the direction, but may also be for economical reasons which are not really justified if one takes account of the time saved by the presence of a cameraman. However, it has become a usual practice: nowadays, few films are shot by a cameraman and a director of photography. Without judging one way or another, I have tried to understand why it is necessary to defend the cameraman's position. When one considers the position of the interpreter (in music or theatre), it seems in many ways comparable to that of the cameraman. He is indeed a mediator between the author and the audience. He embodies the film. The cameraman's implication goes beyond a simple technical performance: it is through his mind and body that the film comes to life. As a human being, unique and subjective, he brings a personal touch to the film. The cameraman is rarely recognised as being an interpreter. However, his daily work always includes a certain interpretation. For example, it is significant fact that there exists a particular trusting relationship between him and the other interpreters who are the actors. This close relationship can, in certain scenes, go as far as a feeling of osmosis, as though the cameraman was also acting with them. On technical matters, we can see how the cameraman remains in a close link to the direction, which thus enables him to have a more sensitive approach to his work. Technical competence should be only the basis of his work, already assured, so as to be able to concentrate on the emotions that must be conveyed by the screen. Lastly, by analysing the relationship between the director and the cameraman, we can see that, in general, directors require the cameramen's emotional implication and his understanding of the global meaning of the film. They do not only expect him to deal with the movement and framing, but also consult him about the editing, asking his opinion about the scene that has just been shot and often need to be reassured as to certain decisions concerning the direction of the film. It is only by a work of interpretation that the cameraman can fulfil these functions. It is in this sense that the cameraman has a part of interpretation in his work. But what happens when he is used as an interpreter and is actually given this task in a film? For actors, we use the term "actor's direction"; could we qualify this as "cameraman's direction"? In subjective camera shots, the cameraman's implication is visible. How does he attain this ? When the camera, more even than the vision of a character, becomes a consciousness, a driving part of the story, the cameraman's interpretation is a requisite. His interpretation needs to be correct, in order not to betray the meaning of the film. We find this type of camera work in the films of John Cassavetes or Lars Von Trier. By analysing their films and their way of working, we realize that they use the cameraman's possibility of interpretation: they direct him as an actor. This adds something to the film : the significance of the pictures becomes evident. The emotions, the importance of the cinematographic language, match the meaning of the film. We realize that it is important above all, that the cameraman's work has to be in harmony with the film's needs. It is in this respect that the cameraman needs to be an interpreter : not so much to make beautiful pictures, but to give life to the directors' ideas, to enrich the cinema with new works of art.
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