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Coordonnées de l'école
Ecole nationale supérieure Louis-Lumière
La Cité du Cinéma - 20 rue Ampère
93200
Saint-Denis (France) / Tel : 01 84 67 00 01
Téléphone
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Disparition de Pierre Lhomme

Pierre Lhomme (1930-2019)

 

De cette présence, de cette voix, de cette chaleur qui ne perçait qu’à contrecœur, on ne saurait plus rien dire maintenant qu’elles se sont envolées. Difficile de résumer en quelques lignes l’épopée qu’a été la carrière de Pierre Lhomme depuis le milieu des années 50, lorsqu’il a quitté la rue de Vaugirard, diplôme en poche, projeté dans un monde de cinéastes littéraires et peu visuels, alors que tout craque dans le cinéma, comme à New-York où sur le tournage de Jazz Dance de Roger Tilton, Ricky Leacock décide subitement de bannir trépied et Dolly et de monter sur les tables en tenant la caméra dans les bras…

 

190708 Lhomme

 

Dans nos registres, la photo d’identité montre un homme déterminé et séduisant, en un mot : dominateur, prêt à se lancer dans le grand bain de celluloïd que sera la seconde moitié du siècle. Ironiquement, il quittera la profession au moment de l’arrivée du numérique, laissant à ses successeurs le soin de s’en dépêtrer. Entre temps, solidement installé sur la rive gauche, il aura inventé avec Cavalier et Marker une nouvelle forme de cinéma engagé, résolument indépendant, exigeant et accessible à la fois. Passant allègrement de Bresson à Pierre Richard pour revenir à Duras, Pierre Lhomme tenait sur la lumière et l’image les discours les plus hardis, les plus articulés, les plus complexes, ce qui dans son art se traduisait par une forme d’évidence et de grâce désarmantes : c’était l’image à l’état pur, le cinéma révélé, la traversée du miroir. Formé à la dure par Ghislain Cloquet, Lhomme était tenace comme personne, faisant de l’absence de complaisance une sorte de loi d’airain. Ses assistants s’en souviennent, qui sont tous des amis et souvent des anciens : Jean-Yves le Poulain, Pascale Marin, Yves Angelo… Au sujet de ce dernier ou de Bruno Nuytten, qui l’avaient sollicité, il disait : « C’est toujours flatteur d’être choisi par un collègue ». Derrière le masque de fer, l’humilité n’était jamais loin…

Pierre Lhomme nous ressemblait et nous espérons être dignes de lui. Hélas, il ne gardait pas beaucoup de souvenirs de son passage à Vaugirard. J’ai encore pu le vérifier lorsque je lui ai rendu visite début juillet 2018 à Fontvieille, pour une interview sur La Maman et la putain. Dans la fraîcheur de son bureau provençal, au cœur du pays de Daudet où à l’abri du vacarme des cigales, l’art d’être grand-père avait remplacé de longue date celui de la lumière, il avait bien peu de choses à dire sur notre belle École, près de soixante-cinq ans après son passage. Pourtant, son intérêt pour nous était là, vibrant. Mais il n’était pas pour l’institution, il était pour les étudiants. Il voulait tout savoir à leur sujet : d’où venaient-ils, quelle était la proportion entre apprentis cinéastes et apprentis opérateurs, quelles étaient leurs idées et leurs projets, que devenaient-ils après le diplôme… Pas difficile de retrouver là, au-delà du caractère bourru du personnage, ce qui fait sur la longue durée (bientôt un siècle !) l’identité même de l’ENS Louis-Lumière, au-delà des modes et des circonstances : un lieu où pour entreprendre, il n’est pas besoin d’espérer, un lieu où le refus de s’institutionnaliser tient lieu de principe directeur, un lieu où la passion de la transmission et celle du travail en équipe l’emportent sur le bal des egos. Au fond, Pierre Lhomme exprimait mieux que personne cette capacité unique qui est la nôtre, à produire sans dogmatisme et sans relâche, notre propre contre-culture.

 

Vincent Lowy, directeur de l'École